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Voyages, bagages et nuages: le point de vue d'une hôtesse de l'air dans des grands oiseaux en fer.

02 Jun

Râle - en Garros

Publié par Julie  - Catégories :  #Terre

Dans l’événementiel ce mot est sur toutes les lèvres. A Paris, les hôtesses - et surtout les hôtes - ne parlent que de ça: Roland Garros. La quinzaine a déjà commencé sous des trombes d’eau lorsque je me décide à postuler dans la principale agence présente sur l’événement.

 

Vingt-cinq personnes pour un entretien collectif interminable. La bookeuse n’est pas si terrible qu’on le prétend : « Les qualifications ont commencé depuis une semaine, on est mille deux cent mais des postes se libèrent tous les jours. A Roland Garros vous avez cinq minutes de retard, vous perdez votre place. Quelqu'un en astreinte la récupère et vous passez en astreinte. »

 

Les chaises musicales, en gros. Deux heures plus tard je signai un planning pour trois jours, ce qui va permettre à des personnes d'avoir des jours de congé.

 

« Mademoiselle P..ddu ? Vous avez rendez-vous porte Q. »

 

Ça ne s’invente pas.

 

Je commence dès le lendemain, une tenue de ballerine et en piste. La chef hôtesse met la pression aux retardataires, ça s’agite dans tous les sens. L’organisation d’une armée.

 

J’indique mon nom sur une liste immense : « « Tu ne peux pas t’attacher les cheveux ?? »

 

La bonne blague. Elle me regarde comme si je venais des années soixante. Des filles m’aident, voyant que je débarque.

 

« Il faut que tu t’accroches un badge Emirates. » Brillant.

 

« Zippe la parka jusqu’au trois-quarts. Tu fais partie de la team neuf ? » Je n’en sais rien, c’est ce qui arrive quand on prend le train en route.

 

Je vais travailler aux contrôles d’accès des courts annexes : ouvrir et fermer une barrière. Pas de Nadal ni Serena Williams - les superstars jouent aux grands stades juste à coté. Mais je peux voir les tennismen matchs, je suis pile devant.

 

« Il faut laisser entrer et sortir les gens aux jeux impairs. Mais pas aux premiers. Tu connais le tennis ? »

 

Non, mais ça ne va pas tarder. Je voudrais qu’Alexis* soit la, il m’expliquerait tout bien.

 

Je navigue entre différents courts, les matchs s’enchainent sans interruptions, simples et doubles. Des français, des argentins, espagnoles ou nordiques. Des noms slovaques ou russes imprononçables. Les gens sont plutôt aimables quand ils n’essayent pas de vous pousser, c’est TRES sympa.

 

Jusqu’à dix sept-heures. Passée cette limite mon dos me fait si mal que je ne rigole plus du tout. Sur le papier on finit à vingt heures. En vrai, on termine en même temps que les matchs. Si il y a du retard dans le programme ils peuvent durer jusqu’à la tombée de la nuit.

 

Je me rappelle des conseils de Mathilde : « Le fais pas, meuf. Tu es debout toute la journée, c’est horrible. Je l’ai fait une fois, j’étais au bout de ma vie. » A bon entendeur..

 

Veni, vedi. Pour le vici, il faudra plus de temps, et surtout de préparation : de ravitaillements, d’eau, d’étirements. L’échauffement commence dès le matin, une heure debout pour aller à Boulogne. J’avais complètement oublié à quoi ressemble le métro aux heures de pointe : aussi aéré qu’un Dubai - Delhi en classe éco.

 

Le deuxième jour est déjà plus supportable, j’ai emporté mon thermos de café. Ça se bouscule à la sortie de mon court : Martina Hingis vient de remporter un double mixte. Elle signe quelques autographes avant de disparaître entourée de gorilles.

 

Je renvoie les balles perdues sur le terrain. Une juge de ligne plaisante : « L’an prochain vous faites ramasseuse ! » Je suis fascinée par leurs rôles, qui demande une concentration permanente. Porteurs de parasols et serviettes, les ramasseurs et ramasseuses font aussi nounous, attentifs aux moindres besoins des joueurs. Ils sont six par terrain, l'équipe change à chaque set après quelques tapes dans les mains. Les évaluateurs qui s’occupent de chaque groupe me rappellent l’époque des colonies, sauf que ce ne sont pas vraiment des animateurs. L’un d’eux m’explique la sélection drastique : « Ils sont deux cent, sur trois mille candidatures. Il faut avoir en douze et seize ans. La condition physique est importante mais pas seulement, il y a énormément de choses à savoir»

 

Le village se remplit au fur et à mesure de la journée, on peut à peine circuler dans les allées : beaucoup d’étrangers, des familles, des classes. Je laisse passer les visiteurs au compte-gouttes pour ne laisser personne debout. Seules les personnes ayant une accréditation bleue semblable à la mienne peuvent passer partout et devant tout le monde, certains ont des places réservées dans les gradins. Je scrute leurs statuts : coach, TV, joueur. Je souris à l’appellation "entretien terre battue".

 

Ici tout est vert et orange, les boutiques proposent les mêmes souvenirs à des prix absurdes. La publicité du parfum sponsor passe en boucle sur les grands écrans. Le sport national, c’est l’accoudage de barrières : les gens se mettent debout sur les sièges de la dernière rangée pour regarder si le jeu est plus intéressant sur le terrain d’à coté. Très impoli me direz-vous.

 

Il y a de l’ambiance au court dix-huit, la dixième mondiale joue en simple dame. Des visiteurs mécontents s’impatientent à l’entrée et s’acharnent sur une collègue, qui finit par éclater en sanglots. Damned. On a les mêmes rengaines, des Calimero au mur des lamentations : j’ai faim/froid/je suis fatigué. Il est tard, on a mal partout. Mais on est a Roland, certains tueraient père et mère pour un poste. Alors on a intérêt à tenir le coup.

 

La plupart sont là depuis le début : « Le pire c’est le soleil, pas la pluie. Quand il pleut trop on nous fait rentrer dans le gymnase. On finit plus tard car il faut rattraper les matchs mais au moins on ne passe pas la journée debout. »

 

Après mon dernier jour je peux passer en astreinte, ou je serai assignée à un poste aléatoire selon les besoins. Avec le risque de venir pour rien. Astreintera, astreintera pas ?

 

Dès mon arrivée on m’envoie à l’entrée. On est toute une équipe derrière des machines à tourniquet, pour scanner les papiers des visiteurs. Un travail d’automate, au secours. Plutôt voler sur un A320.

 

Ce sera mon dernier jour** : l’au-delà m’appelle. Et j’ai réussi à avoir une balle, pas pour moi hein.

 

*Mon petit frère. Par l’âge uniquement.

 

** Apprenant la nouvelle, Rafael a aussitôt déclaré forfait.

Râle - en Garros
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