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Voyages, bagages et nuages: le point de vue d'une hôtesse de l'air dans des grands oiseaux en fer.

17 Aug

Martine au défilé

Publié par Julie  - Catégories :  #Terre, #Model

 

«La fashion week de juillet ce sont uniquement les défilés haute couture.» m’explique Ahmed. Elie Saab ? Bien sur que je connais, c’est un des plus grands ! me dit-il scandalisé. Mais si on ne travaille pas dans la mode ça évoque juste un grand sabotage.

 

Onze heures pétantes, je me range dans la file qui se forme pour accéder au pavillon Cambon. Les filles habillées à la cool sont les habilleuses, elles vont aider les mannequins à changer de tenue. On passe devant une vingtaine de garçons qui sont tous en train de galérer nouer leurs cravates : ce sont les placeurs, appelés "cravates rouges" par tradition - car elles sont en l’occurrence bleues.

 

Après un brief rapide nous sommes éparpillées sur différents postes : trois dehors qui batailleront avec des listes immenses, deux à l’entrée pour gérer les problèmes d’invitation, une volante et une autre à la presse. Ploum ploum ce sera toi qui piétinera en talons. Miracle, je suis assise au litige avec une autre car on ne fait pas la même taille que les autres.

 

Ça crie dehors, de nombreux joueurs de pipeau inventent des histoires invraisemblables pour rentrer à tout prix. On voit passer les invités dans des accoutrements aussi farfelus qu’inconfortables : une asiatique petit format s’emmêle dans une robe à dentelles immense, un homme monte les escaliers en short et costard.

 

Trois dames voilées me donnent leurs noms imprononçables et introuvables sur la liste. Je tente un :« Ça s’écrit avec un C ? ou K ?.. Charlie ou Kilo ? » Ça doit paraître insultant car elles commencent à jurer tranquillement en arabe en sortant leurs passeports verts. Un barbu me scrute à travers des lorgnettes télescopiques, l’air de dire « Savez vous qui je suis ? » Eh bien non, je ne sais pas. Mais la prochaine fois donnez-moi un trombinoscope, et j’aurai aussi le droit de porter mes grosses lunettes pour faire écran avec le monde réel.

 

De l’électro résonne dans la salle, le défilé commence. On nous a précisé au début de la mission que dans ce lieu les hôtes et hôtesses n’étaient pas conviés à y assister. Je repère ma collègue qui s’occupait de l’accès presse, elle se tord le cou à l’autre bout du pavillon pour voir le show. Je fonce, on est à l’extérieur de la salle mais on peut apercevoir les mannequins..pendant deux secondes. Les autres me suivent les uns après les autres, on est tous en file indienne derrière la porte à battants entrouverte. Un homme avec une oreillette s’approche d’un pas décidé, on retient notre souffle, pensant qu’il va nous dire de partir.

 

« Mais vous pouvez rentrer vous savez ! » Ouf. On entre et se dispersent derrière les photographes, nous sommes plutôt bien placé. Il n’y a pas de podium : les filles descendent des escaliers en colimaçon, pour faire le tour de la salle en ovale, les chaises des invités sont disposées un peu partout. L’air grincheux est de rigueur, elles sont aussi pales que Blanche neige et pas plus épaisses qu’une piste d’atterrissage indienne : bancales. Elles portent des robes magnifiques sorties tout droit d'un conte de fées, entre la mariée et l’héroïne Disney. Les traînes de princesse sont si longues qu’elles pourraient s’en servir de rampe d’évacuation si des malintentionnés les faisaient prisonnière dans des tours.

 

C’est déjà le finale, mais on doit partir saluer les invités à la sortie. Qui s’en fichent pas mal, alors on se contente de les regarder, la notion de ridicule prend alors tout son sens. C’est maintenant le vrai défilé : les tenues rivalisent de grotesque, mais c’est permis car nous sommes dans la mode. Dire qu’Ahmed me charrie quand je traîne pacifiquement mes tongs sur le bitume.*

 

« Il y a trop de couleurs.» m’avait-il dit en me montrant sa collection tout de noir. J’avais alors pu me prendre pour une héroïne de jeux vidéos, elles ont des épées pour se défendre et ne risquent pas de se faire enfermer dans des fichues tours.

 

Les vraies stars n’ont pas besoin de se faire remarquer, Milla Jovovitch sort incognito sous des lunettes de soleil géantes. On voit passer les mannequins - certaines se sont dérider - qui sont en fait beaucoup plus jeunes que le font paraître les projecteurs, seize ans en moyenne.

 

Mon voisin me montre discrètement la directrice d’un grand papier américain. Je huhume quelque chose en faisant la mine de celle qui a Vogue Us en livre de chevet, en songeant que si les tabloïds de veulent plus d’elle cette dame pourrait parfaitement envisager une reconversion. Dans le cinéma, elle irait à merveille dans un Tim Burton.

 

Occupée à ces considérations médisantes j’embarque ce que je pense être mes chaussures. Une seule m’appartient, dans la cohue des vestiaires j’embarque deux pieds droits, même pas la même hauteur. Je ne m’en rendrai compte qu’à la prochaine mission : fashion faux pas mérité.

 

La prochaine fois je pourrai faire rentrer Ahmed, en gribouillant un ST (standing) sur un bout de carton. Un peu comme une carte d’embarquement STANDBY, mais il aurait une place debout - mais assurée - au lieu d’être assigné au dernier jumpseat du galley.**

 

Il se ferait passer pour un prince égyptien, ce ne sera pas plus dur que de faire croire aux gardiens de Burj Khalifa qu’on s’est perdu dans les cent-soixante étages du bâtiment, alors qu’on voulait s’échapper d’un appartement. On libérerait les princesses de leurs traînes pour leur faire enfiler des habits de guerrière. Cette fois sur, on se défilera pas.

 

*Quitte à choisir je préfère vivre sur une île, elle s’appellerait Paname. On n’a jamais vu un maillot de bain plus lourd qu’une paire de chaussures.

 

**Quand un PNC voyage en GP (gratuité partielle, tarif très réduit) et que l’avion est plein, le capitaine peut l’autoriser à voyager sur un des strapontins réservés aux hôtesses. Toutes les joies des tickets standby ici.

 

Martine au défilé
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